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Editorial

Dupont-Moretti pris dans la tourmente

par Alain Marsauguy

C’est l’histoire d’un mec – comme aurait dit Coluche – qui ne voulait pas être ministre, surtout pas ! Lui ministre ? Vous voulez rire ! C’est ce qu’il avait juré aux journalistes qui l’interrogeaient sur son avenir. Mais ça c’était dans le monde d’avant fait de petites combines et de promesses vite oubliées sitôt l’élection passée…

L’arrivée au pouvoir de Jupiter-Macron ouvre une ère nouvelle. La perspective d’un pays qui se transforme, se libère de son passé. Dupont-Moretti est touché par la grâce macronienne. Il a plein d’idées pour réformer la justice. Alors quand l’auguste président lui propose de succéder à Nicole Belloubet le ténor du barreau n’hésite pas. Il range sa robe noire d’avocat pour enfiler le costume de garde des Sceaux, ministre de la justice. Il ne sait pas encore que le chemin est parsemé d’épines et qu’en entrant en politique il va devoir avaler des couleuvres, beaucoup de couleuvres.

Sa nomination est une surprise. Alors que les Français s’attendaient à l’arrivée d’un homme à poigne à ce ministère régalien au moment où la menace du terrorisme islamiste est toujours bien présente dans notre pays, où la délinquance est en augmentation régulière, et les problèmes migratoires ne trouvent pas de solution, Macron nomme un avocat venu de la gauche qui a été notamment le défenseur de Mohamed Merah. Cette nomination ne passe pas chez les magistrats. Leurs syndicats n’ont pas de mots assez durs pour manifester leur désapprobation, l’un d’entre eux allant jusqu’à parler de « provocation ».

A droite, celui qui est surnommé le Yéti est l’objet des plus vives attaques. Il est vrai que Dupont-Moretti ne fait rien pour lisser son profil rugueux. A sa première visite officielle il se rend au centre pénitentiaire de Fresnes(Val de Marne)où il est acclamé par les détenus. Ceux-ci savent qu’ils n’ont rien à craindre d’un tel ministre. Au contraire ! Face aux critiques l’homme en rajoute : « Je suis le défenseur des prisonniers et de l’administration pénitentiaire » déclare-t-il en avril dernier à BFM tv. Des propos accueillis comme une véritable déclaration de guerre en cette période troublée où le « laxisme judiciaire » est pointé du doigt, notamment par les syndicats de policiers.

Les forces de l’ordre sont en colère. Deux semaines après le meurtre d’Eric Masson par un trafiquant de drogue à Avignon une manifestation rassemble 35 000 personnes le 19 mai devant l’assemblée nationale. Les policiers venus de toute la France dénoncent « les violences à l’égard des forces de l’ordre » ainsi que le « laxisme ambiant ». Le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin est venu leur apporter son soutien. Les esprits sont échauffés. Le nom du garde des Sceaux est hué par les manifestants. Tout cela fait désordre. Dupont-Moretti n’a pas apprécié et le fait savoir.

La cohabitation entre le ministre de l’intérieur et celui de la justice n’a jamais été facile au sein du gouvernement. En septembre dernier déjà, deux mois à peine après leur nomination dans le gouvernement de Jean Castex une fracture s’opère. Quand Gérald Darmanin dénonce un « ensauvagement d’une minorité de la société », Eric Dupont-Moretti estime que parler d’ensauvagement « développe le sentiment d’insécurité ». Or, pour lui, « le sentiment d’insécurité est pire que l’insécurité car elle relève du fantasme». Deux positions inconciliables !

Opposition politique

Mais c’est à l’occasion des élections régionales que l’opposition politique entre les deux hommes va apparaître au grand jour. Alors que le conseil des ministres se réunit au lendemain du premier tour, Dupont Moretti reproche vivement à Darmanin d’avoir félicité Xavier Bertrand arrivé largement en tête. Le ministre de la justice est d’autant plus en colère contre son collègue de l’Intérieur que les résultats de la liste Lrem qu’il soutenait sont désastreux. Dupont-Moretti dont la campagne a été émaillée d’incidents est visiblement blessé dans son amour-propre. Sans doute avait-il surestimé son poids politique dans cette élection !

Emmanuel Macron n’a pas eu cette « fierté » déplacée en adressant ses félicitations à Xavier Bertrand, pourtant son rival potentiel à la présidentielle, à la suite de son succès du second tour. Courtoisie républicaine oblige !

« Les emmerdes ça vole en escadrille » avait coutume de dire Jacques Chirac. Dupont-Moretti en fait l’amère expérience. Après son retentissant échec électoral dans les Hauts-de-France, le voilà sous la menace d’une mise en examen pour « prise illégale d’intérêts ». Suite à une plainte déposée par trois syndicats de magistrats et l’association Anticor il est poursuivi par la Cour de justice de la République qui le soupçonne d’avoir profité de son poste de garde des Sceaux pour diligenter des inspections et des enquêtes administratives contre plusieurs magistrats étant intervenu dans des dossiers dans lesquels il était impliqué en tant qu’avocat. Une affaire digne d’un « règlement de comptes à OK Coral » qui a valu à Dupont-Moretti une humiliante perquisition de quinze longues heures dans ses bureaux du ministère de la justice au cours de laquelle les trois magistrats de la CJR accompagnés de vingt gendarmes ont ouvert à la meuleuse des coffres-forts… vides, tandis qu’ils saisissaient un des téléphones portables du ministre ainsi que le contenu des boites mail de plusieurs de ses collaborateurs.

C’est le 16 juillet que le ministre est appelé à comparaître devant la commission d’instruction de la CJR. La convocation qui lui a été remise le jour même de la perquisition à la Chancellerie laisse à penser que les magistrats disposent de suffisamment d’éléments pour mettre en examen Dupont-Moretti. Reste à savoir si le garde des Sceaux mis en examen peut rester à son poste ? Si Macron applique la jurisprudence Bérégovoy-Balladur il devrait remettre sa démission. Réponse dans quelques jours.

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