Et si l’Arabie saoudite annonçait les printemps arabes ?

Est-ce le signal d’un changement des mentalités dans les pays arabes ? Ce qui se passe aujourd’hui en Arabie saoudite est proprement stupéfiant. Une révolution tranquille s’opère dans le plus moyenâgeux et archaïque des pays musulmans.

Qui aurait pu imaginer cela il y a seulement deux ans ? Désigné comme prince héritier en juin 2017, Mohammed Ben Salmane, 32 ans, est en train de bouleverser la monarchie ultraconservatrice du Golfe. Il s’est engagé dans un ambitieux programme de réformes économiques et sociales à l’horizon 2030. Face à la diminution de la manne pétrolière il a entrepris de diversifier l’économie du pays en faisant appel aux investisseurs étrangers. Telle est la raison de la tournée des capitales occidentales qu’il a effectuée courant avril de Londres à New-York et de Paris à Madrid et où il a été reçu en grandes pompes par les chefs d’Etat.

Partout où il est passé le futur monarque a voulu montrer une image moderne et attrayante de cette Arabie saoudite qui, pour être l’alliée des Etats-Unis, n’en traine pas moins la réputation sulfureuse d’apporter son soutien aux mouvements islamistes à travers le monde.

Une volonté de transformation de la société qui se traduit par un changement en profondeur du statut de la femme. Désormais les saoudiennes peuvent créer et gérer leur entreprise sans l’autorisation d’un tuteur masculin. Elles ont la possibilité de se rendre dans les stades, ce qui n’était pas possible jusqu’à présent du fait de la loi de séparation des sexes dans l’espace public. Même l’armée leur a ouvert ses portes. Et dés le mois de juin elles pourront passer leur permis de conduire et prendre le volant d’un véhicule. En quelques mois les tabous qui maintenaient les saoudiennes dans une condition d’infériorité par rapport aux hommes auront sauté les uns après les autres. Une révolution en douceur, mais une sacrée révolution tout de même qui s’accompagne d’une tolérance sur le plan vestimentaire ! Pour MBS les femmes doivent s’habiller de manière décente « ce qui ne signifie pas (qu’elles doivent) porter une abaya ou un foulard noir » a-t-il précisé.

Son oncle aujourd’hui décédé, le roi Abdallah avait montré la voie dés 2011 – sans doute par crainte de la contagion des printemps arabes – en accordant le droit de vote aux femmes. Celles-ci avaient voté massivement et pour la première fois aux élections municipales de décembre 2015 et une vingtaine d’entre elles avaient même été élues. Des avancées spectaculaires dans ce pays musulman rigoriste soumis à l’influence des groupes religieux.

Un grand coup de balai

Pour bien montrer à tous qu’il était désormais l’homme fort du royaume et marquer la rupture avec certaines pratiques anciennes, MBS n’a pas hésité en novembre dernier a donner un grand coup de balai dans son entourage. Il a fait arrêter et séquestrer à l’hôtel Ritz-Carlton de Riyad plus de 300 personnes dont 11 princes, des ministres, d’anciens ministres, des hauts fonctionnaires, des hommes d’affaires ainsi que le chef de la garde nationale et le patron de la marine dans le cadre d’une vaste opération anti-corruption !

En même temps qu’il présentait son projet de création d’une zone de développement économique et de « mégapole hight tech » sur les bords de la mer Rouge le prince héritier qui est aussi ministre de la Défense du royaume a déclaré qu’il voulait mettre fin à la mainmise qu’exerce depuis des décennies les milieux religieux conservateurs sur la société saoudienne. Il s’est fait l’apôtre d’un « islam modéré, tolérant et ouvert sur le monde et toutes les autres religions » tout en affirmant : « Nous n’allons pas passer trente ans de plus de notre vie à nous accommoder d’idées extrémistes et nous allons les détruire maintenant ». Une déclaration forte en opposition avec les accusations plus ou moins explicites de financement du terrorisme dont l’Arabie saoudite a longtemps fait l’objet à l’époque d’Al Qaïda et plus récemment de Daech, mais qui se situe dans la droite ligne qu’avait fixée le prince héritier en annonçant en décembre 2015 la création d’une alliance militaire islamique de 41 pays pour lutter contre le terrorisme sous toutes ses formes.

Ouvrir son pays au monde, tel est le grand défi que s’est lancé MBS qui compte bien entendu sur le tourisme religieux, avec les lieux saints de l’islam que sur le non-religieux et le divertissement pour permettre le développement et la modernisation de son pays qui tourne le dos à son passé pour regarder désormais vers l’occident.

Une volte-face dont les conséquences se feront sentir non seulement sur le plan intérieur avec l’opposition des milieux religieux conservateurs qui n’accepteront pas facilement de perdre leur influence sur la société, mais aussi et peut-être surtout à l’extérieur avec l’Iran chiite, le grand rival déjà bien implanté en Syrie et qui soutient les rebelles Houthis au Yémen que combat depuis trois ans l’Arabie saoudite. Et là MBS pour compter sur le soutien sans faille de Donald Trump et de l’administration américaine !

S’il est sans doute trop tôt pour mesurer les effets de la nouvelle donne qui se joue en Arabie saoudite, il est certain que le volontarisme du jeune prince qui a mis à bas le système saoudien traditionnel est suivi avec attention-crainte pour les uns et espoir pour d’autres-dans tous les pays musulmans. Un volontarisme qui pourrait faire de lui le porte-étendard des prochains printemps arabes. On ne peut que lui souhaiter de réussir !