Juppé, l’homme aux deux visages

Alain Juppé à Washington en 2011

Qui est Alain Juppé ? L’image rassurante de l’homme politique honnête, assagi par l’âge et les épreuves qu’il veut donner de lui aujourd’hui peut-elle effacer celle du personnage froid, cynique, autoritaire et arrogant qu’on a connu dans le passé ? Qui est véritablement le favori des sondages de la primaire de la droite et du centre ?

L’homme n’est pas facile à définir. C’est même une énigme. A 71 ans Alain Juppé a une longue carrière politique derrière lui. Ministre des finances, des affaires étrangères, de l’écologie, de la Défense, premier ministre de Jacques Chirac de 1995 à 1997. L’homme est un pur produit de la chiraquie.

C’est en 1976 de « manière un peu fortuite », comme il l’expliquera plus tard, que Juppé fait la connaissance de Chirac. Le sémillant trentenaire est bardé de diplômes. Après Normale Sup-il est agrégé de lettres classiques-Juppé fait Sciences Po puis l’ENA avant de se diriger vers l’inspection générale des Finances. Sa carrière est toute tracée. Il entrera dans une grande banque d’affaires ou peut-être au FMI. Mais sa rencontre avec Jacques Chirac va l’orienter dans une toute autre direction.

Elu en mars 1977 maire de Paris le Corrézien nomme Alain Juppé à la direction des finances et des affaires économiques avant de lui mettre le pied à l’étrier de la politique. Pendant 12 ans (1983-1995) il sera l’adjoint aux Finances de la capitale. En 1988 il est bombardé secrétaire général du RPR et élu député du 18e. Belle revanche pour l’enfant de Mont-de-Marsan, candidat malheureux à plusieurs élections dans sa région natale qui a maintenant trouvé sa place dans cette capitale tout entière dévouée au parti gaulliste !

Prise illégale d’intérêts

Le succès lui est-il monté à la tête ? Croit-il que sa grande proximité avec Jacques Chirac le place au dessus des lois ? Toujours est-il que l’élu signe en septembre 1990 un bail avec la mairie de Paris pour la location d’un appartement de 189 m2 situé rue Jacob. Non seulement la location lui est consentie à un prix défiant toute concurrence, mais la ville de Paris qui en est propriétaire l’a entièrement restauré, aux frais du contribuable, pour un montant estimé à plus d’un million de francs de l’époque, soit 150 000 euros.

Evidemment le pot aux roses est découvert. Une plainte est déposée par l’association des contribuables parisiens que vient de créer le jeune avocat Arnaud Montebourg. Le parquet de Paris ouvre une information pour « prise illégale d’intérêts ». Juppé refuse de s’expliquer. Se cabre. Affirme être « droit dans ses bottes ». Il décidera finalement de quitter l’appartement au bout de trois mois. Entre temps, bon prince, Jean-François Burgelin, procureur général prés la Cour d’appel de Paris, a classé l’affaire.

Un avertissement sans frais qui ne lui a, pourtant, pas servi de leçon. En juin 1995 le Canard Enchaîné publie un document datant de janvier 1993 dans lequel Alain Juppé, à l’époque adjoint aux finances de la mairie de Paris, donne l’ordre aux services du logement de baisser de 1000 francs(150 euros) le loyer de son fils Laurent logé rue Jacob, dans un appartement propriété de la ville de Paris. Un appartement dans lequel des travaux ont été réalisés pour un montant de 381 000 francs (58 600 euros). Le service central de prévention de la corruption lance une enquête sur cette ténébreuse affaire de favoritisme. Mais le ministère de la Justice veille au grain et tente à plusieurs reprises d’empêcher la publication de ce rapport qui conclut que l’intervention d’Alain Juppé en faveur de son fils peut relever du délit d’ingérence. Là encore, l’affaire sera classée par la justice. Et le premier ministre qu’il est devenu entre temps ne sera pas poursuivi.

Financement occulte d’emplois

Mais on n’échappe pas indéfiniment à son destin. En 1999, Alain Juppé est mis en examen pour « abus de confiance, recel d’abus de biens sociaux et prise illégale d’intérêts » pour des faits remontant à l’époque où il était secrétaire général du RPR et maire-adjoint aux finances de la ville de Paris, c’est-à-dire de 1983 à 1995. Selon l’accusation il est considéré comme un élément clé d’un système de financement occulte d’emplois au sein du RPR financés par la mairie de Paris et un certain nombre d’entreprises intéressées pour passer des contrats publics avec la mairie.

Le 30 janvier 2004, Juppé est condamné à 18 mois de prison avec sursis et 10 ans d’inéligibilité par le tribunal correctionnel de Nanterre. Il lui est reproché d’avoir « délibérément recouru à des arrangements illégaux » et ainsi « trompé la confiance du peuple souverain ». Des faits graves. Le tribunal demande l’inscription de la condamnation au casier judiciaire. Juppé fait aussitôt appel de cette condamnation qui obscurcit sérieusement son avenir politique.

Le 1er décembre 2004 la cour d’appel de Versailles réduira la condamnation à 14 mois de prison avec sursis et un an d’inéligibilité. Le condamné démissionne de la mairie de Bordeaux et va se faire oublier au Canada pendant deux ans. Il sera réélu maire en 2006 après la démission du conseil municipal.

L’affaire des moines de Tibhérine

C’est bien évidemment la période où il a été le premier ministre de Jacques Chirac entre 1995 et 1997 qui retient le plus l’attention des observateurs. Une période traumatisante pour notre pays qui a été marquée en décembre 1995 par une série d’attentats terroristes islamistes faisant de nombreuses victimes, notamment à Paris dans le RER. Sur le plan social, c’est la réforme de la Sécurité sociale, un ensemble de mesures connues sous le nom de « plan Juppé » qui a déclenché, fin 1995, un mouvement de grève sans précédent accompagné d’imposantes manifestations qui a paralysé le pays pendant plusieurs semaines.

C’est encore sous son mandat qu’aura lieu l’affaire des moines de Tibhérine. Ces sept religieux trappistes enlevés dans leur monastère de Notre-Dame de l’Atlas, prés de Médéa (Algérie) dans la nuit du 26 au 27 mars 1996 et dont la mort sera annoncée le 21 mai dans un communiqué attribué au GIA. La France est sous le choc. Qui est responsable ? Le GIA (groupe islamiste algérien) ou les services secrets algériens ? L’affaire intervient en pleine guerre civile en Algérie. Chacun se renvoie la balle. La vie des moines aurait-elle pu être sauvée ? Dans un article paru dans Valeurs actuelles (22 septembre 2016) intitulé « Pasqua, son testament intime », l’ancien ministre de l’Intérieur met directement en cause Alain Juppé dans l’échec des négociations entreprises avec les islamistes. Avec l’accord du président de la République, Pasqua avait missionné Jean-Charles Marchiani, préfet du Var, pour mener une action parallèle secrète avec le GIA afin de faire libérer les otages. Juppé qui n’avait pas été mis, volontairement, au courant par Chirac désavoua publiquement cette initiative dans une interview. Ce qui entraîna une rupture immédiate des négociations avec les islamistes. Une susceptibilité qui pourrait être à l’origine de la mort des malheureux moines.

Partisan de la diversité culturelle

Parfois il arrive que Juppé le modéré, le zen, sorte de ses gonds. C’est le cas lors qu’il s’agit de l’islam quand « le candidat favori des sondages » est affublé sur les réseaux sociaux de sobriquets comme « Ali Juppé » ou « Le grand Mufti ». Lui s’en défend : « Non je ne fais aucun prosélytisme en faveur de l’islam ! » assure-t-il. Le maire de Bordeaux a cependant donné son feu vert à la construction de la grande mosquée-cathédrale de la ville. Il ne cache pas ses liens étroits avec l’imam de Bordeaux Tareq Oubrou connu pour sa proximité avec l’UOIF et les Frères musulmans, auquel il a fait obtenir la légion d’honneur.

Partisan de la diversité culturelle, il ne voit pas d’inconvénient au regroupement familial et à l’accueil des immigrés dans notre pays. Attaché au concept de « l’identité heureuse » celui qui se définit comme « catholique agnostique » prône un « code de la laïcité » passant par un « accord global avec les musulmans » sur le respect des règles de la République. Avouant qu’il n’a jamais lu le Coran, il propose néanmoins « une relecture de l’islam » et souhaite que les musulmans expurgent le Coran des éléments incompatibles avec la République.

On reste confondu devant tant de naïveté (ou de duplicité ?) de la part d’un responsable politique français vis-à-vis de cette doctrine totalitaire qu’est l’islam. Le Coran est « incréé » (il existe sans avoir été créé). C’est la parole d’Allah. Personne ne peut en ajouter ou en retirer quoi que ce soit sous peine d’être considéré comme apostat et voué à la mort.

Seul de tous les candidats de la droite et du centre Alain Juppé se dit favorable à des « accommodements raisonnables » avec l’islam. Par-dessus tout il redoute la guerre civile dans notre pays et est prêt à tous les compromis pour l’éviter. Faut-il donc le surnommer « Juppé le munichois » ? On ne peut, en effet, s’empêcher de songer au célèbre discours que prononça Winston Churchill à la chambre des communes. S’adressant au premier ministre Neville Chamberlain qui venait de signer les accords de Munich Churchill lança : « Vous avez voulu éviter la guerre au prix du déshonneur. Vous avez le déshonneur et vous aurez la guerre ! ». C’était en septembre 1938, un an tout juste avant le déclenchement de la seconde guerre mondiale.

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