Taubira-Finkielkraut :  le débat qu’on aurait souhaité avoir

L’actualité offre parfois d’étonnants contrastes. De saisissants rapprochements entre des événements qui, à priori, n’ont aucun lien entre eux. Qu’y a-t-il de commun entre le départ intempestif de Christiane Taubira du gouvernement et l’entrée solennelle d’Alain Finkielkraut à l’Académie française ?

Deux personnalités, deux tempéraments, deux parcours que tout oppose aujourd’hui mais qui, dans le passé, auraient pu se croiser, du moins sur un plan politique.

Pas sur le plan du caractère. L’ancienne garde des Sceaux a montré combien elle pouvait être autoritaire, ambitieuse et d’une grande agressivité avec ses adversaires. A l’inverse, le nouvel académicien cultive avec bonheur la dialectique tout en séduisant son interlocuteur par sa modestie et sa grande sensibilité.

Un dangereux activiste

Mais au-delà des tempéraments de chacun c’est surtout leur rapport à la France, à sa culture, à son passé, à son identité qui les sépare. « J’ai compris que j’étais noire en arrivant à Paris » lâche Christiane Taubira dans « Mes météores », son autobiographie parue en 2012. Venue dans la capitale pour ses études, la jeune Guyanaise adhère en 1978 au Mouvement guyanais de décolonisation (MOGUYDE), un groupuscule créé quatre ans plus tôt par Roland Delannon. L’homme est un dangereux activiste qui n’hésite pas à commettre des attentats, comme le jour où il a tenté de faire exploser le dépôt pétrolier de Guyane. Recherché il passe dans la clandestinité. Taubira qu’il épousera le rejoint. « Un nomadisme de sécurité », s’amuse-t-elle dans son livre, qui l’oblige à changer de domicile tous les deux jours.

Lorsqu’elle séjourne à Paris, la pétroleuse ne reste pas inactive. Les services de police qui l’ont à l’oeil constatent qu’elle apporte aide et assistance aux clandestins et militants guyanais détenus à la prison de la Santé.

C’est cette opposante déclarée à la présence française qui se fera élire député de la Guyane en 1993 afin de poursuivre devant le parlement, et de manière légale cette fois, son action politique marquée par l’anticolonialisme. Elle réussira à faire voter par l’Assemblée nationale la loi du 21 mai 2001 qui reconnait « la traite et l’esclavage en tant que crimes contre l’humanité ».

Emblématique « victime du racisme » -sa marque de fabrique – l’ancienne militante indépendantiste devenue ministre de la Justice n’a rien renié de ses engagements de jeunesse. On pourrait même dire qu’elle prend comme un malin plaisir à faire dans la provocation. En témoigne son mutisme remarqué lors d’une cérémonie patriotique où l’on joue la Marseillaise. Un vulgaire « karaoké d’estrade » pour elle. On a la fibre patriotique ou pas !

Pas de ressentiment

C’est un tout autre langage que tient Alain Finkielkraut. Ce fils d’émigrés juifs polonais aurait eu des raisons d’en vouloir à la France. « C’est de France, et avec la complicité de l’Etat français, que mon père a été déporté. C’est de Beaune-la-Rolande le 28 juin 1942 que son convoi est parti pour Auschwitz-Birkenau » a-t-il rappelé dans son discours de réception à l’Académie française. Pourtant pas de ressentiment, pas la moindre rancoeur dans l’expression de ces souvenirs familiaux douloureux. Ce « défenseur exalté de l’identité nationale » comme il se définit lui-même n’a plus rien à voir avec le maoïste de sa jeunesse. « Comme la plupart des gens de mon âge j’étais cosmopolite » reconnait-il. Au fil des années, c’est un retournement intérieur qui s’est opéré en lui. La découverte de la littérature française et de quelques-uns de ses prestigieux auteurs comme Charles Péguy l’ont transformé. Il dénonce aujourd’hui avec vigueur la pensée de la période soixante-huitarde et le progressisme qu’elle a inoculée parmi les intellectuels français.

Face à la menace que l’islam fait courir à notre pays il oppose la laïcité et l’école républicaine. Dans son ouvrage « L’identité malheureuse » paru en 2013 il s’inquiète de la désagrégation du socle de valeurs qui ont fait la France. Un livre choc. « J’ai découvert que j’aimais la France le jour où j’ai pris conscience qu’elle aussi était mortelle, et que son « après » n’avait rien d’attrayant.. » dira-t-il devant les Immortels. La haine pour ce qui a fait la France chez l’une, un amour vrai pour ce qu’elle représente, pour l’autre. L’actualité est parfois bien facétieuse.